Lecture de l’Épistolière de Martine AMSILI à Santa Monica (Los Angeles) USA au théâtre Promenade Playhouse

Le dimanche 29 janvier 2017 à 19 h

Rebecca Livner : Natalia LAZARUS

Maxime : Charles FATHY

L’Épistolière 

Publiée aux Editions Fiacre

Résumé de la pièce

L’Épistolière, Rébecca Livner, une juive allemande écrivait à son amant Charles Leroy, grand écrivain de l’époque.

Entre 1895 et 1938, les lettres arrivaient rue des belles Feuilles à Paris. Nous sommes en 2001. Maxime, piètre auteur à la mode emménage dans cette maison au passé encore vivant. En fouillant dans la bibliothèque encore habitée de quelques vieux livres, il trouve la correspondance de Rébecca. Il s’en empare avec beaucoup d’émotion.

Des récits éblouissants l’étourdissent, une voix lui parle, ébahi par tant de grâce, ce faiseur de mots virtuels des années 2000 s’émerveille à la verve fleurie d’une femme inconnue, il s’ancre dans son vieux monde raffiné et savoure un romantisme disparu.


Un éclair violent éclate et la pluie bat sur les carreaux, un craquement se fait entendre, la bibliothèque s’ouvre et fait apparaître une femme. La bibliothèque se referme. Rébecca Livner avance lentement, un vent venu de nulle part fait voler sa chevelure, un souffle de vie fait danser sa robe, elle marche pieds nus et semble revenir d’un “long voyage”. 
Une véritable apparition pour le public, Maxime ne la voit pas ! La découverte de ces lettres jaunies d’un passé éternel le plonge dans une sorte de “songe évanoui” car l’âme de cette inconnue n’en finit pas de l’étourdir.

L’homme au cœur de pierre n’a jamais aimé, n’a jamais souffert. L’esprit de Rébecca, ses mots d’amoureuse, son âme aimant Dieu à l’infini, sa ferveur pour la littérature et son goût pour le théâtre déferlent dans sa vie.

Poussé par une force supérieure, l’auteur compose des missives enflammées sur son ordinateur, et lui envoie ses mots virtuels au ciel. La dernière lettre date de 1938, la Nuit de Cristal à Berlin va interrompre cette correspondance…

Note de l’auteur Martine Amsili

J’ai voulu ici faire jaillir ces voix du passé, inéluctables, indicibles, intemporelles. J’ai tenté de suivre la reine de l’expression littéraire : la Lettre, et pour cela, il a fallu me rompre à l’art épistolaire.

Sensible à toutes les formes d’écriture, la lettre d’amour s’est toujours distinguée à mes yeux comme un joyau de la langue française. Déjà au conservatoire, elle avait attiré mon attention et j’ai toujours su en tant que comédienne qu’elle maintenait instantanément l’auditoire dès la lecture et produisait beaucoup de succès grâce au brio de l’éloquence.

Cependant entrer dans ce beau témoignage des mœurs et de l’esprit s’est imposé à moi d’une manière troublante.

J’ai donc essayé de créer une œuvre théâtrale épistolaire en composant autour de deux personnages Rébécca Livner et Maxime, Rébecca ayant vécu à la croisée de deux siècles revenant d’un long voyage et réapparaissant intacte, épistolière et amoureuse, Maxime vivant dans le monde moderne d’aujourd’hui et rêvant d’atteindre ce qui n’est plus : une femme irréelle, un vieux monde raffiné et un romantisme disparu.

Si les lettres d’Héloïse à Abélard, celles de la Religieuse portugaise à Noël de Chamilly, de Gustave Flaubert à Louise Colet, de George Sand à Alfred de Musset, celles de Juliette Drouet à Victor Hugo et beaucoup d’autres sont célèbres et renferment de véritables passions, celles auxquelles je vous convie célèbrent l’amour fou et résonnent mystérieuses telles une incantation dans la nuit.

 L’Art Epistolaire

Depuis le balbutiement des mondes, depuis la naissance de l’homme, et la merveilleuse aventure humaine où les « voix chères » si chères à Verlaine ne se sont certes « jamais tues » les mots parlent, l’art épistolaire naît 2000 ans Avant J.C sous la magie de l’écriture.

La lettre d’amour si attrayante soit-elle est dotée d’un pouvoir magique, d’un ressort théâtral absolument délicieux. L’âme naturelle y est marquée partout car forte d’une voix inhérente, d’une vie existante ou ayant existé, l’épître continue même après la mort de nous parler.

Aujourd’hui dans nos salles, elles ne passent pas inaperçues et comme hier participent toujours autant à une forme rare, singulière, tragique. Si les professionnels de la scène ont renoué depuis quelques années avec l’art épistolaire c’est bien parce qu’il détient toutes les fonctions dramatiques et demeure un moyen de conversation intime qui engage bien plus loin qu’un discours verbal.

Cet entretien se passe toujours en un lieu, en un temps, en une situation, en un dénouement. La Lettre, celle par laquelle on doit passer pour s’exprimer vivement donne les images et les sensations les plus vivantes.

L’auteur de la missive marque sa personnalité et s’efface lors de la lecture, donnant ainsi par l’absence plus de vérité et de romanesque. L’épistolier se dévoile, se démarque de sa plume et disparaît en créant ainsi quelque chose d’authentique, de nostalgique et d’irrésistible.

La lettre s’apparente à un dialogue et renvoie dans ses aveux, dans ses récits, dans ses sollicitations à bien des richesses, à bien des échanges grâce à l’absence sublimée de l’être aimé.

Il n’est rien de plus intense qu’une lettre à pensées reçue de l’être aimé, il n’est rien de plus touchant que de tenir entre ses mains tremblantes d’émotion, le papier qu’un amant a touché et les mots gravés, lus avec empressement ont déjà un goût d’éternité.

Nous ne connaissons rien de plus savoureux, de plus ardent que de recevoir une lettre d’amour et de sentir le cœur gonflé, esseulé, à nu de l’amoureux transi, du galant possédé, de l’admirateur appelant sous le crissement d’une plume à dessein d’un rendez-vous, une femme si loin de lui.

D’un billet doux, d’une missive, d’un message tracé à l’encre d’Asie pour rêver d’un ailleurs, une lettre désarme et réveille les cœurs les plus taris.

Les mots d’amour écrits ont de l’influence, l’épistolier supplante le beau parleur. La créature de rêve rivalisera avec difficulté face à une grande épistolière, paroles qui s’envolent et dont les écrits restent…

Les lettres sont immuables et demeureront à jamais, car nous parleront encore et toujours d’amour au théâtre jusqu’à la fin des mondes.

Pièce de théâtre L’Épistolière de Martine Amsili

PERSONNAGES : 2

RÉBECCA LIVNER MAXIME

DURÉE : 1H45

1 DÉCOR

MISE EN SCÈNE : MARTINE AMSILI

Le rideau se lève sur le salon d’une maison parisienne. Nous sommes en 2001. Un désordre charmant règne comme une présence. Quelques lampes illuminent par endroits la pièce. Des objets insolites, des tableaux, de petites tables, des sièges de toutes sortes donnent la réplique et composent avec des bronzes, des sculptures et la poussière en prime.

Deux fauteuils sont revêtus d’une toile blanche. Un lit de repos en retrait est recouvert d’un édredon, deux rocking-chairs en rotin se font face, une malle ouverte près d”une table de toilette laisse apparaître un plaid. Sur une autre malle, un chandelier renversé se repose. Une pendulette posée sur une étagère a cessé d’égrener les saisons.

Sur un portemanteau en bois verni, un chapeau d’homme et une écharpe ont l’air d’attendre quelqu’un. Tout près, deux valises en cuir vieilli trônent à terre. Quelques tapis recouvrent le parquet en bois, çà et là, des tas de vieux journaux jonchent le sol. Une immense bibliothèque au fond de la scène s’élève jusqu’au plafond et s’empare de la pièce d’une manière impressionnante. Une échelle en bois, coulissante, inséparable l’accompagne. Des centaines de livres parlent d’un ailleurs.

Sur le plancher, sur les tables, sur le bureau, des piles de bouquins, des montagnes de récits ouverts sur l’amour, des recueils fermés sur l’éternité, couchés, les uns contre les autres, des monceaux d’ouvrages sur la cheminée, des œuvres délaissées là à la page annotée et parées de longues tapisseries de toiles d’araignées. Sur le bureau, un ordinateur portable Mac dernier cri et un fauteuil à roulettes dénotent dans cette ambiance XIXe siècle.

Quand le rideau se lève, un homme se tient sur la cinquième marche de l’échelle de la bibliothèque, il est dos au public, il porte une chemise marquée des salissures de la poussière et un pantalon noir. L’homme, le cheveu en bataille, le regard curieux, tient à la main, une correspondance, des tas de lettres décachetées, en papier vélin blanc entourées de rubans.

Le papier est jauni par les ans. Au-dessus de sa tête, une étagère est vidée de ses livres. On aperçoit la porte ouverte d’un petit coffre-fort scellé contre le mur, l’homme redescend de l’échelle avec les lettres à la main. Il se retourne et avance face public.

Il regarde autour de lui, son regard va de ses mains à face public puis regardant les lettres un moment, il dépose quelques tas sur une console, en garde un et avance un peu plus, un jet de lumière l’accompagne.

L’homme dénoue lentement le ruban qui tombe à terre. Il compulse lentement les lettres comme un jeu de cartes, puis recommence, au bout de la troisième fois, il retient une lettre, dépose les autres sur une petite table et sort lentement la lettre de son enveloppe, la déplie, la retourne, pose ses yeux tout en bas.

(Un silence)

L’HOMME (intrigué, lisant lentement) :
Rébecca

(Un silence)

Il compulse les lettres, s’arrête à la troisième, dépose les autres sur une petite table, il sort la lettre de son enveloppe, la déplie. Il parcourt la lettre, la retourne, et pose ses yeux tout en bas.

L’HOMME (lisant lentement) :
Votre fervente lectrice. Rébecca

(Un silence)

Il compulse les lettres, s”arrête à la troisième, repose les autres sur une petite table, il sort la lettre de son enveloppe, la déplie. Il parcourt la lettre, la retourne et pose ses yeux tout en bas.

L’HOMME (lisant lentement) :
J’ai senti chacune de vos respirations… Rébecca

(Un silence)
Puis passant de l’une à l’autre.

L’HOMME (lisant lentement) :
Je vous remercie encore pour votre livre, vos personnages réveillent en moi tant de songes évanescents… Vous peignez sans fard la force et la grandeur. Vous transcrivez le monde, les hommes et une part de Dieu en chacun… Savaient-ils seulement, ces pauvres humains que sous leurs pieds une poudrière exploserait ? Redoutaient-ils cette patrie sulfureuse et peut-on vivre de souffre et de sang quand on s’appelle Joseph ? Après cela, me diriez-vous encore que l’Eternel n’existe pas … ?
Rébecca Livner

ps : j’accepte avec plaisir votre invitation et vous retrouve samedi, à la même heure, au même endroit.

(Un silence)

L’HOMME :
Rébecca !

(Un silence)

Il compulse les lettres, s’arrête à la troisième, repose les autres sur une petite table, il sort la lettre de son enveloppe, la déplie. Il parcourt la lettre, la retourne, et pose ses yeux tout en bas.

L’HOMME (lisant lentement) :
Les mots ne sont que des mots, les vôtres révèlent en moi d’interminables voyages me conduisant aux confins de mes ultimes rêves. Quand je réveille vos lettres c’est vous que j’entends.
Rébecca Livner

(Un silence)
L’HOMME (lisant lentement) :

Rébecca Livner ?

(Un silence)

L’HOMME
Rébecca Livner !

Un éclair violent éclate et la pluie bat sur les carreaux. L’homme lève les yeux au ciel.

(Un silence)

Il marche vers la bibliothèque, se poste face à elle, lève la tête, observe la porte restée ouverte du coffre-fort, se retourne, regarde autour de lui, scrute les objets, ouvre ses mains, regarde la lettre. Il revient plus près de la scène, compulse quelques lettres en passant de l’une à l’autre sans rien dire. Un craquement se fait entendre, la bibliothèque s’ouvre et fait apparaître une femme. Elle avance et marche lentement. Elle s’avance plus près, la bibliothèque se referme, un vent venu de nulle part fait voler sa chevelure, un souffle de vie fait danser sa robe. Elle s’avance à la hauteur de l’homme. Elle porte une robe des années 1895. L’homme et la femme ne se voient pas. L’homme compulse les lettres toujours face à la scène, en retient une, la sort de son enveloppe.

L’HOMME :
Paris, le 17 juin 1895

(Un silence)

RÉBECCA (lentement) :

Paris, le 17 juin 1895

L”homme lit des yeux.

RÉBECCA :
Charles, on vient de m’apporter votre lettre, elle vient me confondre et multiplier mes doutes. J’étais résolue à mourir d”une passion forcenée mais, trop sincère ma douleur se révolte. Ici, mes brûlures ouvertes se montrent, offertes au vent de la mer salée, elles ont tant de mal à se refermer. Ce sont les blessures du péché. Vous m’aimez ! Vous me l’écrivez, Oh Charles ! Criez-le-moi encore, l’océan est fou ce matin et je vous sens aussi désespéré. Vos mots se serrent contre mon cœur, je vous sens, vous êtes là ! Notre amour vit toujours, et moi, qui dans ma course fugitive l’avais enterré, mais…

Il ne faut pas Charles, vous êtes à une autre et dans la nature des choses, nous devons nous quitter. Mes souffrances sont dramatiques, d’où vient cette plaie divine Charles ? Je vous aime malgré moi.
Rébecca

(Un silence)

L’homme intrigué compulse quelques lettres en passant de l’une à l’autre, lentement, sans rien dire, puis en retient une, repose les autres sur une petite table. Il sort la lettre de son enveloppe, la déplie et machinalement…

L’HOMME :
Paris, le 10 juin 1895

(Un silence)

RÉBECCA :
Charles, je suis une incertitude, une passante insouciante. Vous êtes un tourment et je ne sais aimer qu’en consumant nos deux âmes. Vous avez tous les talents du monde, moi, je n’ai jamais eu celui du bonheur, mais seriez-vous le diable en personne pour me faire croire à cet amour ? D’ailleurs de quel amour parlez-vous ?

De cette flamme que vous voulez ranimer avec une autre ou bien de cette envie irrépressible de flatter votre personne ? L’habitude plaindrait-elle votre femme, Charles ? Épargnez-moi, rendez-moi mes espoirs et mes illusions et désirez-moi toujours.
Rébecca

(Un silence)

L’homme intrigué, compulse quelques lettres en passant de l’une à l’autre lentement sans rien dire, il en retient une, la sort de l’enveloppe.

L’HOMME :
Paris, le 5 juin 1895

RÉBECCA :
Charles, j’ai dévalé un escalier, enseveli mon passé dès notre étreinte et mon corps impudique encore offert à nos indécences se souvient sans le moindre remords ! Qu’avez-vous fait ? Qui m’a damnée dans votre course ?

Où allons-nous dans cette tempête ? Je vous déteste ! Je vous aime ! J’exècre tout ! Regardez- moi, vous suiviez une infidèle à la recherche d’un amour ineffable, tantôt sur le chemin de l’oubli tantôt sur la route de l’opprobre. J’ai renié mes principes, il a fallu reprendre ma promesse à un fiancé, que j’ai répudié pour m’embraser à votre sourire. Il vous faut un peu plus gagner mes faveurs, vous pâmer aux manèges de mes yeux où vous tourbillonnez sans cesse. Avant vous, je devais ma vertu à quelque personne, avec vous, ma naïveté bafoue un mariage, et revêt les outrages d’une liaison. Fuyez-moi, Charles…

Je vous en supplie, quittez-moi, tragique comme je suis, je vous ferais tomber. Il ne faut plus nous revoir. Je m’éloigne de la capitale. Pardonnez-moi.
Rébecca

(Un silence)

L’homme intrigué compulse quelques lettres en passant de l’une à l’autre sans rien dire, il en retient une, la déplie, la sort de son enveloppe.

(Musique)

RÉBECCA :
Paris, le 10 juillet 1895
Arthur Rimbaud ne cesse de cogner mon cœur contre le vôtre, je le lis et me suspends au-dessus de son bateau ivre telle une colombe brisée. Haute dans ses sphères, je me grise de voyages éternels et Satan, croyez-le est un ange ! Mes larmes pénitentes ont le goût du péché immortel. Si cela continue le bleu de Méthylène ne vaincra pas l’hémorragie du rouge sang de la passion ? Je ne suis pas apothicaire, mais cette effusion de sentiments est un torrent, comment faire ? Dites-le moi Charles car je vous aime.
Rébecca

(Un silence)

Rébecca ferme les yeux.

RÉBECCA :
Paris, le 10 mars 1896
Me voilà démunie de tout ! Me voilà défaite de ma crinière ébène, comme vous savez savamment la nommer ! Dénouée, ma chevelure retombe sur mes épaules comme un saule pleureur de perles rosées.

Vos doigts se sont si longuement promenés en ces allées de volupté, qu’en ce trophée de ma féminité subsiste un frisson qui ne s’arrête pas.

Ma pudeur sortilège s’évertue à se convertir toutes les fois, mais s’obstine, se détourne et vous épouse à chaque fois. Charles, vous êtes sorti de cette chambre, il y a dix minutes à peine que déjà, j’invoque Cupidon et le supplie de décocher ses flèches. Mes lèvres vous sont encore offertes, votre corps affolé tremblant d’émotions est un temple où je veux pleurer. Mon âme silencieuse s’exalte aux désirs subtils de l’interdit. Prête à vous succomber encore, je rattrape ces instants de folle liberté pour les emprisonner ailleurs, à l’abri des regards profanes. Nos yeux brouillés de larmes font jaillir des plaisirs aux cent mille baisers. Je vous entends me dire : À présent je peux mourir, j’ai aimé. Vous êtes mon amour de bien plus loin que le lointain. Rébecca

(Un silence)

L’homme ému, continue de compulser les lettres lentement, il s’arrête sur une lettre.

RÉBECCA (désespérée) :
Paris, le 18 septembre 1896
Charles, je suis dépossédée de tout mon bien, de ma seule richesse. Amputée de moi-même, je me dresse contre une invasion de langueur et m’insurge envers une femme méconnaissable. Je m’étiole, mon sang ne trouve plus comment affluer dans mes veines, cette séparation sera brève, je le sais, mais elle vous conduit vers d’autres contrées où je ne suis pas. Seuls les mots peuvent tromper nos émois, ceux là même qui m’ont conduite vers vous. Ce sentiment violent m’est inconnu, il se profile au loin et s’enorgueillit d’un amour sacré. Vous n’êtes plus auprès de moi, la mer immense prend le large, elle aussi, et semble nous narguer.

Dieu ne m’a pas faite Prêtresse d’Apollon, mais je vous confierai bientôt les oracles à Corfou ou à Delphes telle une pythie de l’ancienne Grèce et proclamerai sur les marches d’un temple : Charles et Rébecca vivront même sans lendemain. Nos voix ne peuvent se taire et chassent ce silence immonde. Mes yeux ne sont plus l’éclair de votre flamme, mon regard est vide de vos pleurs. Je veux sentir votre cœur, gonflé, esseulé, à nu, là, où vous égreniez nos saisons, nous mimerons encore la convergence de nos sentiments. Je vous attends intacte à nos baisers. Je vous aime.

Rébecca

L’homme est ému, il continue de compulser les lettres, il s’arrête sur une lettre.

RÉBECCA (emportée) :
Paris, le 28 février 1897
Charles, emmenez-moi vers l’impossible, c’est là-bas où je veux vivre. Je ferme les yeux, vous me conduisez en ce paradis perdu où nos instants ne sont plus comptés. Je marche sur une plage immense et blanche et vous aperçois au loin, vous pressez le pas, j’accours battant l’air de toutes mes forces et me retrouve, éperdue, pendue à votre cou. Nous tournoyons.

Rébecca ferme les yeux et rêve. Un vent venu d”ailleurs flotte et fait danser sa robe.

L’HOMME :
D’aussi loin des contrées de l’Eternel, le ciel conduira nos cheveux au vent et nos fronts dénués des marques du temps détiendront la jeunesse éternelle. Nos jours supplanteront nos nuits vertigineuses avec la politesse de la nature. Vous êtes mon paladin, je veux boire à votre coupe et vous suivre. Je vous aime.
Rébecca

Rébecca se retourne et se dirige vers la bibliothèque qui s”ouvre et se referme. L’homme ému, continue de compulser les lettres, en retient une.

Noir

Le rideau se lève, Maxime compulse les lettres, la bibliothèque s”ouvre, Rébecca entre, elle porte une robe des années 1910. Maxime lit.

MAXIME :
Paris, le 7 octobre 1910
Léon Tolstoï est mort, il a rejoint les hommes de la guerre et la paix était une immense frontière. À la gare d’Astapovo, il s’est éteint. Quelle poésie de mourir ainsi comme Anna Karénine, son héroïne, vagabonde elle aussi, absente de tous avec au ventre l’ivresse d’un train pour le dernier voyage.

Rébecca s”empare de l”échelle, grimpe tout en haut et parle dans le ciel.

REBECCA :
Du haut de son ciel, Tolstoï me parle de vous. Charles écrivez-moi des histoires infinies.

(Musique)

RÉBECCA :
Je veux des mots vainqueurs, sur les versants de l’autre côté, des contes d’une grande véracité et du vocabulaire à vos dictionnaires ouverts pour l’éternité. Je vous veux vivant Charles.

Vos écrits prolifiques je veux les toucher. Amoureux épris de la plus belle langue, faiseur de mots diaboliques, je vous désire romantique, intrépide et mystérieux. À l’instar de Stendhal, vous bravez tous les esprits et tout comme Chateaubriand vos tournures sont insolentes. Vous imposez vos inversions outrecuidantes avec l’audace du génie.

(Un silence)

RÉBECCA :
Surpassez-vous mon amour pour mon plus grand plaisir en donnant aux obstacles le moyen de faire jaillir toute musique. Entretenez une relation passionnelle avec l’amour, le nôtre ! Et arrêtez le temps. Notre fureur des mots gouverne tout et vous êtes mon histoire de toujours. Votre corps sculpte dans la substance à cœur éperdu, j’en ressens toutes vos couleurs, je devine vos courbes d’expression et jalouse de vos harmonies, je poursuis votre fière allure. Vous m’entraînez au loin à vos démesures, en moi votre style s’ancre à jamais.

Voilà vos mains sur moi. Voilà votre marque. Empreinte de vous, ma mémoire s’exalte, vos traits d’archet me font danser. Mes aïeux ne sont plus très loin, je vois la mer morte dormir dans les plaines de Moab. Vos sonates m’enivrent, vos variations m’étourdissent, vos résonances lyriques m’appellent, alarmée par vos urgences, je lève la tête, votre plume bat son plein.

Féconde à jamais, emplie de vous, j’accouche de vos livres, vous bercez nos enfants et nos noces livresques sont célébrées à Sparte comme des Dionysies. Vous êtes mon virtuose des mots inscrits à l’encre d’Asie et d’ailleurs.

Un métronome est pendu à ma vie, ma main s’invite à vous écrire davantage, l’encre boit les pages avides, et moi tendue vers vous, insolente à souhait, j’ai du panache à votre langage. Je vous offre mon théâtre, Charles, donnez-moi vos deux bras, c’est une cathédrale, une mystérieuse voix avec laquelle vous pourrez réveiller les Dieux. Voilà des archanges, voilà des candélabres et des feux sur les planches. Voici des auteurs, des littérateurs, des poètes… Vous êtes parmi tous ces prosateurs ! Je vous dédie une pièce, théâtre blason de mon âme, vous trouverez dans ce sanctuaire une femme rivée à l’apothéose des secondes. C’est fait, vous triomphez !

Rébecca

Noir

L’homme est assis face à son ordinateur, pensif, il le regarde, puis l’ouvre. Rébecca est face public, elle tient une lettre à la main, elle la tourne et la retourne intriguée, elle la décachette. L’homme tape sur son clavier.

(Un silence)

L’HOMME :
Paris, le 20 novembre 2001
Chère Rébecca, pardonnez l’intrusion de ma lettre clandestine qui se glisse entre vos mains, seul Dieu en est témoin, mais votre prénom si glorieux me presse de vous écrire.

Rébecca sourit.

(Musique)

L’HOMME :
J’ai tant de choses à vous dire, je ne sais par où commencer, j’ai près de moi les plus beaux yeux du monde ! Puissent-ils s’éclairer à chacun des battements de vos cils. Une grâce naturelle dispute votre charme mystique et clame vos splendeurs. Vos consonances amoureuses résonnent en moi, vos accents me hantent.

L’homme s’arrête d’écrire, pivote sur sa chaise. Il se lève, puis s’approche de la scène. Rébecca et l’homme sont côte à côte, face public, et regardent au loin.

L’HOMME :
Paris, le 20 novembre 2001
Une mystérieuse présence dans ma maison donne à la richesse d’un moment, le hasard d’une rencontre, le brio d’une conversation et cette passion des mots qui m’enchaîne à vous sans pouvoir rien faire. Si le hasard interprète bien les choses, je reçois son message avec beaucoup de sagesse car l’éclat de votre personne, le bruissement de vos lettres ont fait de moi un étourdi et, si toute mon admiration vous est vouée pour toujours c’est que vous avez la majesté des Epistolières intemporelles.

Quand pourrais-je voir le Mont des oliviers et descendre la vallée de Cédron ? Faites-moi la faveur de trouver quelque part votre regard. Le jais de vos yeux et la vigueur de vos cheveux naissent à la passion. Je veux contempler votre citadelle et m’enivrer de votre Jérusalem.

Rébecca, Fille de Bétuel, Massada couchée depuis des millénaires au soleil levant ressuscite dans ses falaises à l’éveil de votre voix. La tête me tourne, j’entends les Israélites sonner les trompettes près des remparts de Jéricho. Femme de Judée, acceptez de m’y conduire. Emportez- moi dans vos secrets.

L’HOMME (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Rébecca…

RÉBECCA (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Charles…

L’HOMME (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Rébecca…

RÉBECCA (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Charles…

L’homme revient sur son clavier, écrit rapidement.

L”HOMME :
Donnez-moi la main Rébecca…

(Un silence)

L’homme pivote sur sa chaise, revient face public et rêve…