Lettres de Westerbork
Etty Hillesum
Adaptation théâtrale et Mise en scène : Martine Amsili
Cette pièce a été jouée en Avignon (2012 & 2013 ). Retrouvez la présentation de la pièce et la revue de presse.
La scène représente le camp de Westerbork, On voit ça et là, les objets qui retracent la vie d’Etty. Des valises, des couvertures, des vêtements, des chaussures maculées de boue. Un fil de fortune pour le linge, un bureau est en désordre, sur une table, des colis de nourriture reçus la veille attendent leur destinataire, partout du papier, des cahiers, des stylos, des pages et des pages pour écrire.
Emmanuelle entre à jardin, une lettre et un stylo à la main ; elle avance lentement avant scène. Elle relit la lettre qu’elle vient d’écrire. De temps à autre elle corrige avec son stylo un mot. Elle porte une robe des années 40.
EMMANUELLE :
A Han Wegerif et autres. Westerbork, lundi 23 novembre 1942. 1 heure de l’après-midi, dans le cagibi des Mahler, où Eichwald est en train de me faire chauffer de la panade.
Mes chéris, j’aimerais bien arriver à terminer enfin une lettre pour vous. Celle-ci est la cinquième que je commence. On voit ici trop de choses et l’on éprouve trop de sentiments contradictoires pour pouvoir écrire. Du moins, moi, je ne peux pas. Je ne vous envoie donc qu’un petit salut rapide. Et je pense que je ne tarderai pas à devoir rentrer pour me faire achever dans un abattoir de première classe, je ne vaux rien, j’en suis très triste, il y aurait tant à faire ici, mais j’ai quelque chose de détraqué, je « marche » aux analgésiques et, un de ces jours, sans crier gare, je vais sans doute me retrouver devant vous, mes chéris. Rien à y faire. Dire que je suis ici depuis trois jours à peine, cela semble déjà des semaines. L’endroit n’est plus aussi idyllique. qu’en été, oh non ! Vous savez quoi ? Je m’en tiens à ce petit bonjour pour cette fois-ci, je vais dormir avant de reprendre ma marche sans fin à travers les baraques et dans la boue. Quel dommage que je ne puisse pas rester, je le voudrais tant ! Vleeschhouwer entre à l’instant, je lui donne cette lettre à emporter. A plus tard. Au revoir, chers tous, et pardonnez ce petit mot hâtif et griffonné. Très affectueuses pensées d’Etty.
Emmanuelle vient s’asseoir à jardin, plie sa lettre, la cachette. Martine entre du linge à la main, le dépose sur le banc, s’assoit à cour, et écrit Emmanuelle prend le linge et l’étend à cour.
MARTINE (écrivant) :
A Han Wegerif et autres. Westerbork, dimanche 29 novembre 1942. Dimanche soir. Père Han, Käthe, Hans, Maria,
Un simple bonjour. Vous écrire d’ici m’est impossible, non par manque de temps, mais par trop pleins d’impressions. Trop de choses, ici, fondent sur vous à la fois. Je crois que cette seule semaine me fournirait de quoi raconter pendant un an sans interruption. Je suis sur la liste des « permissions »pour samedi prochain. Quel privilège que de pouvoir encore sortir d’ici et de vous revoir tous ! Je suis heureuse de ne pas avoir pris la poudre d’escampette dès les premiers jours ; de temps à autre je me laisse tomber pour une heure sur mon lit, et la machine repart. Valise, vêtements et couvertures sont arrivés à bon port.
Emmanuelle revient s’asseoir à jardin. Elle écrit. Martine continue d’écrire, rêveuse.
EMMANUELLE : (écrivant) :
Les Mahler prennent formidablement soin de moi. Il est huit heures et demie du soir et je me tiens une fois de plus dans leur petite pièce accueillante, une véritable oasis. A côté de moi, Vleeschhouwer est plongé dans un livre. Mahler, sa femme et deux amis font une partie de cartes. Le petit Eichwald, mon fidèle fournisseur de lait, assis par terre dans un coin à côté du chien Humpie, découd le manteau de Speyer pour en faire un blouson. Le frère de Stertznbach (ceci pour Hans) est en train d’écrire des lettres et, tout à l’heure, reprendra le récit de ses souvenirs en prison. Le réchaud de tante Lée a un air familier dans son coin, on y concocte toutes sortes de bonnes choses pour la communauté.
MARTINE :
Tout, ici n’est que paradoxe.
EMMANUELLE : (écrivant) :
Je suis pelotonnée dans un coin et j’écris par bribes. Et voici qu’entre une personne de plus, un garçon de Kattenburg qui doit partir par le convoi de demain matin. Et tout cela dans une pièce de deux mètres sur trois. Le chauffage central est allumé, oui vous avez bien lu et les hommes sont en bras de chemise tant il fait chaud.
MARTINE :
Que d’histoires lugubres !
EMMANUELLE :
Dans les grandes baraques, où beaucoup s’étendent sans draps ni couvertures, sans matelas, à même les sommiers de métal, on meurt de froid. Dans les petites maisons, reliées au chauffage central, une chaleur étouffante vous empêche de dormir la nuit. Je loge dans l’une de ces petites baraques d’habitation avec cinq de mes collègues. Lits superposés deux par deux. Ces lits son très branlants et lorsque ma voisine du dessus, une grosse Viennoise, se retourne dans son sommeil, tout l’édifice tangue comme un navire dans la tempête. Et, la nuit, les souris rongent nos lits et grignotent nos provisions, pas vraiment le grand calme.
MARTINE (écrivant) :
Ce que je fais ici, au juste ?
Je louvoie avec mes cinq malheureux gobelets de café parmi les centaines de gens.
EMMANUELLE :
De temps à autre, je me sauve, tout bonnement malade d’impuissance.
MARTINE :
Comme l’autre jour, lorsqu’une vieille femme était tombée en syncope dans un coin et que l’on ne trouvait pas une goutte d’eau dans tout le camp, la conduite étant coupée. Et puis les gens d’Ellecom sont arrivés. On les a immédiatement transportés à l’hôpital, je suis passée de lit en lit, plongée dans un abîme de stupéfaction : je ne comprends toujours pas que des êtres humains en viennent à se malmener de la sorte et qu’on puisse encore en parler tranquillement.
EMMANUELLE :
Mardi prochain, j’ai rendez-vous à ce sujet avec Paul Cronheim, le wagnérien et maître Spier ; j’aimerais bien m’atteler à la tâche dans ce domaine des nourritures spirituelles ; on verra si j’obtiens quelque chose. Ici, le tableau n’est guère brillant : vie de nomades, clochardisation, boue. Cet après-midi, j’ai visité quelques grandes baraques, certains mioches vous donnaient l’impression de mourir à petit feu sous vos yeux.
MARTINE :
Mes enfants, ce que je vous écris n’est pas très réjouissant, et pourtant je suis contente d’être ici. La santé laisse encore un peu à désirer, toutes sortes de petits maux ont l’air de rôder ici ou là, enfin nous verrons bien.
EMMANUELLE :
Cette lettre mérite à peine son nom, mais j’avais gardé trop mauvaise conscience de l’unique petit mot déprimé que je vous avais envoyé. Westerbork m’a littéralement englouti, je refais surface à la fin de la semaine. Non, d’ici on ne peut pas écrire et l’on n’aura pas trop d’une grande partie de sa vie pour « digérer » cette expérience. Et c’est merveilleux de pouvoir revenir vers vous la semaine prochaine. Merci de votre lettre, Père Han. Et mille affectueuses pensées pour vous tous et à la fin de la semaine. Etty.
MARTINE (écrivant) :
A deux sœurs de la Haye. Amsterdam, fin décembre 1942.
Bien sûr, cette fois encore, je suis revenue de la Lande chargée de diverses commissions, comme d’habitude.Une ex-soubrette soignée pour des calculs biliaires voulait avoir sa teinture pour les cheveux. Une jeune fille ne pouvait pas quitter sa chambre car elle n’avait pas de chaussures. Et tant d’autres menus faits. Et puis il y avait une autre mission dont j’avais promis avec empressement de m’acquitter, mais qui s’est mise à me peser de plus en plus, je n’ai pas encore donné suite à la demande du docteur Herbert Kruskal, et la maladie qui m’a immobilisée quelques semaines n’en ai pas l’unique raison…
Martine écrit silencieusement.
EMMANUELLE : (écrivant) :
L’un des derniers soirs avant mon départ, je suis entrée dans son petit bureau sobrement installée,où il travaillait parfois jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il avait l’air fatigué, menu et pâle. On commençait à se sentir dans la peau d’un vieillard, ces derniers mois. Cette maudite guerre finirait pourtant bien un jour…D’abord, on voudrait aller se réfugier un long moment au fond d’une grande forêt pour oublier beaucoup de choses.
MARTINE :
Et puis l’on aimerait bien aller visiter Malaga et Séville car, à l’endroit où l’on voudrait conserver le souvenir de ces deux villes, on avait encore une place vide. Nous en vînmes subitement à ces deux sœurs de La Haye, l’une blonde et l’autre brune, je ne le sais plus exactement. Mais, demanda-t-il lorsque je serais de nouveau en congé à Amsterdam, est-ce que je voulais bien leur écrire pour leur parler à ma manière de la vie à Westerbork ?
EMMANUELLE :
« Oui dis-je, croyant comprendre ; il est certainement indispensable de garder le contact avec l’arrière.»
MARTINE (écrivant) :
Votre ami Herbert Kruskal était presque indigné : l’arrière ? Mais ces deux femmes représentent pour nous beaucoup plus que l’arrière, elles sont une part de notre vie. » Et dans la tristesse de ce petit bureau nu, tandis que la soirée s’avançait, il me parla de vous avec un enthousiasme si communicatif que j’accédai volontiers à sa demande et acceptai de vous écrire. Mais, pour être franche, maintenant je suis bien ennuyée : que vous dire au juste de la vie à Westerbork ?
(Début Musique n°1Début Musique Mahler symphonie N°5)
EMMANUELLE :
J’y suis venue la première fois dans l’été. Jusqu’à ce moment là, tout mon savoir sur la Drenthe se résumait à ceci : on y voyait beaucoup de dolmens. Et voilà j’y trouvais soudain un village de baraques en bois, serti entre ciel et lande avec en son milieu un champs de lupins d’un jaune éblouissant et des barbelés tout autour. Il y avait là des vies humaines à ramasser par brassées. A dire vrai, je ne m’étais jamais doutée que sur cette lande de Drenthe, des émigrés allemands étaient détenus depuis quatre ans.
MARTINE :
Les premiers jours, je parcourais le camp comme on feuillette un livre d’histoire. J’y ai rencontré des gens qui avaient été internés à Buchenwald et à Dachau à une époque où ces noms ne représentaient pour nous que des sons lointains et menaçants.
EMMANUELLE :
En un mot, on avait l’impression de voir matérialisé devant soi un peu du destin, du Schicksal juif des dix dernières années.
MARTINE :
Durant cet été 1942, c’était il y a des années, nous semble-t-il :les premiers occupants du camp ont assisté avec stupéfaction à la déportation massive des juifs de Hollande vers l’Est de l’Europe.
(Fin Musique n°1 Musique Mahler symphonie N°5)
EMMANUELLE :
Un soir d’été, j’étais en train de manger ma ration de choux rouge en bordure de ce champ de lupins tout jaune qui s’étendait entre notre cantine et la baraque de désinfection et je déclarai d’un ton méditatif et inspiré :
MARTINE :
« Il faudrait écrire la chronique de Westerbork. »
EMMANUELLE :
A ma gauche un homme d’un certain âge, lui aussi mangeur de chou rouge, répondit :« Oui, mais il faudrait être un grand poète. »
MARTINE :
Il avait raison, il faudrait être un grand poète, les récits journalistiques ne suffisent plus.
EMMANUELLE :
Toute l’Europe se change peu à peu en un immense camp. Toute l’Europe pourra bientôt disposer du même genre d’amères expériences. Si nous nous bornons à nous rapporter mutuellement les faits nus : familles dispersées, biens pillés, libertés confisquées, nous risquons la monotonie.
MARTINE :
Et les barbelés et la ratatouille quotidienne n’offrent pas matière à anecdotes piquantes pour les gens de l’extérieur, je me demande d’ailleurs combien il restera de gens à l’extérieur si l’Histoire continue à suivre longtemps encore le cours où elle s’est engagée.

EMMANUELLE :
Vous voyez bien, j’en étais sûre, ma description de Westerbork est mal partie ; dès le début je m’enlise dans des considérations générales.
On s’avise, en effet, que les matières premières de la vie, si j’ose dire, sont partout les mêmes et qu’en n’importe quel endroit de cette terre on peut donner sens à sa vie ou alors mourir, que la Grande Ourse Brille avec la même rassurante fixité au-dessus d’un trou perdu ou d’une grande ville.
MARTINE :
Et que par conséquent l’ordre de l’univers ne semble nullement perturbé …
EMMANUELLE :
Je voulais dire en fait ceci : je ne suis pas poète et, de surcroît, je me sens assez désemparée devant cette promesse faite au docteur Herbert Kruskal. Car si chargé d’émotion que soit pour nous le nom de Westerbork, ce nom qui continuera à résonner dans notre vie jusqu’à la fin de nos jours, je serais aujourd’hui encore bien en peine de savoir exactement ce que vous en dire.
MARTINE :
Mais le lendemain de cette soirée, je le rencontrai dans l’étroit passage pavé entre les baraques 14 et 15. Il était coiffé de son inimitable feutre, que l’on dirait égaré au milieu de toutes ces planches et de ces portes basses. Il marchait vite, car il avait faim, mais trouva le temps de me jeter au passage : «Vous penserez à ce que je vous ai demandé, n’est-ce pas ? Et je vous assure, ce sera pour vous aussi un véritable enrichissement de faire la connaissance de ces deux sœurs. »
EMMANUELLE :
Et voilà pourquoi je me retrouve malgré tout, beaucoup plus tard que prévu, devant quelques feuilles de papier blanc… (Début Musique n°1Début Musique Mahler symphonie N°5)
MARTINE :
Oui, Westerbork …
PROJECTION N° 1 pancarte de Westerbork (jardin)


Portrait d’Etty Hillesum
Un être humain ne reçoit peut-être pas plus de souffrance à endurer qu’il ne le peut, et si la limite est atteinte, il meurt de lui-même. Il y a ici, parfois, des gens qui meurent d’avoir l’esprit brisé, parce qu’ils ne saisissent plus le sens de leurs épreuves, des gens jeunes. Les vieux, les très vieux, s’enracinent encore en un sol plus puissant et acceptent leur sort avec dignité et stoïcisme. Ah ! on voit ici tant de gens différents et l’on surprend leur attitude face aux questions les plus ardues, aux ultimes questions … Je vais essayer de vous décrire comment je me sens, mais je ne sais si mon image est juste. Quand une araignée tisse sa toile, elle lance d’abord les fils principaux, puis elle y grimpe elle-même, n’est-ce pas ? L’artère principale de ma vie s’étend déjà très loin devant moi et atteint un autre monde. On dirait que tous les événements présents et à venir ont déjà été pris en compte quelque part en moi. Je les ai déjà assimilés, déjà vécus et je travaille déjà à construire une société qui succédera à celle-ci. La vie que je mène ici n’entame guère mon capital d’énergie, le physique se délabre bien un peu, et l’on tombe parfois dans des abîmes de tristesse, mais dans le noyau de son être on devient de plus en plus fort.