Affiche-Epistoliere-martine-amsili

Texte : L’Épistolière, de Martine Amsili

Personnages : 2. Rébecca Livner, Maxime.

Durée : 1H45

Décor : 1

Mise en scène : Martine Amsili. Retrouvez la note de l’auteur.

Texte publié aux Editions Fiacre.


Le rideau se le?ve sur le salon d’une maison parisienne. Nous sommes en 2001. Un de?sordre charmant re?gne comme une pre?sence. Quelques lampes illuminent par endroits la pie?ce. Des objets insolites, des tableaux, de petites tables, des sie?ges de toutes sortes donnent la re?plique et composent avec des bronzes, des sculptures et la poussie?re en prime.

Deux fauteuils sont reve?tus d’une toile blanche. Un lit de repos en retrait est recouvert d’un e?dredon, deux rocking-chairs en rotin se font face, une malle ouverte pre?s d”une table de toilette laisse apparai?tre un plaid. Sur une autre malle, un chandelier renverse? se repose. Une pendulette pose?e sur une e?tage?re a cesse? d’e?grener les saisons.

Sur un portemanteau en bois verni, un chapeau d’homme et une e?charpe ont l’air d’attendre quelqu’un. Tout pre?s, deux valises en cuir vieilli tro?nent a? terre. Quelques tapis recouvrent le parquet en bois, c?a? et la?, des tas de vieux journaux jonchent le sol. Une immense bibliothe?que au fond de la sce?ne s’e?le?ve jusqu’au plafond et s’empare de la pie?ce d’une manie?re impressionnante. Une e?chelle en bois, coulissante, inse?parable l’accompagne. Des centaines de livres parlent d’un ailleurs.

Sur le plancher, sur les tables, sur le bureau, des piles de bouquins, des montagnes de re?cits ouverts sur l’amour, des recueils ferme?s sur l’e?ternite?, couche?s, les uns contre les autres, des monceaux d’ouvrages sur la chemine?e, des œuvres de?laisse?es la? a? la page annote?e et pare?es de longues tapisseries de toiles d’araigne?es. Sur le bureau, un ordinateur portable Mac dernier cri et un fauteuil a? roulettes de?notent dans cette ambiance XIXe sie?cle.

Quand le rideau se le?ve, un homme se tient sur la cinquie?me marche de l’e?chelle de la bibliothe?que, il est dos au public, il porte une chemise marque?e des salissures de la poussie?re et un pantalon noir. L’homme, le cheveu en bataille, le regard curieux, tient a? la main, une correspondance, des tas de lettres de?cachete?es, en papier ve?lin blanc entoure?es de rubans.

Le papier est jauni par les ans. Au-dessus de sa te?te, une e?tage?re est vide?e de ses livres. On aperc?oit la porte ouverte d’un petit coffre-fort scelle? contre le mur, l’homme redescend de l’e?chelle avec les lettres a? la main. Il se retourne et avance face public.

Il regarde autour de lui, son regard va de ses mains a? face public puis regardant les lettres un moment, il de?pose quelques tas sur une console, en garde un et avance un peu plus, un jet de lumie?re l’accompagne.

L’homme de?noue lentement le ruban qui tombe a? terre. Il compulse lentement les lettres comme un jeu de cartes, puis recommence, au bout de la troisie?me fois, il retient une lettre, de?pose les autres sur une petite table et sort lentement la lettre de son enveloppe, la de?plie, la retourne, pose ses yeux tout en bas.


(Un silence)

L’HOMME (intrigue?, lisant lentement) :
Rébecca

(Un silence)

Il compulse les lettres, s’arre?te a? la troisie?me, de?pose les autres sur une petite table, il sort la lettre de son enveloppe, la de?plie. Il parcourt la lettre, la retourne, et pose ses yeux tout en bas.

L’HOMME (lisant lentement) :
Votre fervente lectrice. Rébecca.

(Un silence)

Il compulse les lettres, s”arre?te a? la troisie?me, repose les autres sur une petite table, il sort la lettre de son enveloppe, la de?plie. Il parcourt la lettre, la retourne et pose ses yeux tout en bas.

L’HOMME (lisant lentement) :
J’ai senti chacune de vos respirations…Rébecca

(Un silence)
Puis passant de l’une a? l’autre.

L’HOMME (lisant lentement) :
Je vous remercie encore pour votre livre, vos personnages re?veillent en moi tant de songes e?vanescents… Vous peignez sans fard la force et la grandeur. Vous transcrivez le monde, les hommes et une part de Dieu en chacun… Savaient-ils seulement, ces pauvres humains que sous leurs pieds une poudrie?re exploserait ? Redoutaient-ils cette patrie sulfureuse et peut-on vivre de souffre et de sang quand on s’appelle Joseph ? Apre?s cela, me diriez-vous encore que l’Eternel n’existe pas … ?
Rébecca Livner

ps : j’accepte avec plaisir votre invitation et vous retrouve samedi, a? la me?me heure, au me?me endroit.

(Un silence)

L’HOMME :
Rébecca !

(Un silence)

Il compulse les lettres, s’arre?te a? la troisie?me, repose les autres sur une petite table, il sort la lettre de son enveloppe, la de?plie. Il parcourt la lettre, la retourne, et pose ses yeux tout en bas.

L’HOMME (lisant lentement) :
Les mots ne sont que des mots, les vo?tres re?ve?lent en moi d’interminables voyages me conduisant aux confins de mes ultimes re?ves. Quand je re?veille vos lettres c’est vous que j’entends.
Rébecca Livner

(Un silence)
L’HOMME (lisant lentement) :

Rébecca Livner ?

(Un silence)

L’HOMME
Rébecca Livner !

Un e?clair violent e?clate et la pluie bat sur les carreaux. L’homme le?ve les yeux au ciel.

(Un silence)

Il marche vers la bibliothe?que, se poste face a? elle, le?ve la te?te, observe la porte reste?e ouverte du coffre-fort, se retourne, regarde autour de lui, scrute les objets, ouvre ses mains, regarde la lettre. Il revient plus pre?s de la sce?ne, compulse quelques lettres en passant de l’une a? l’autre sans rien dire. Un craquement se fait entendre, la bibliothe?que s’ouvre et fait apparai?tre une femme. Elle avance et marche lentement. Elle s’avance plus pre?s, la bibliothe?que se referme, un vent venu de nulle part fait voler sa chevelure, un souffle de vie fait danser sa robe. Elle s’avance a? la hauteur de l’homme. Elle porte une robe des anne?es 1895. L’homme et la femme ne se voient pas. L’homme compulse les lettres toujours face a? la sce?ne, en retient une, la sort de son enveloppe.

L’HOMME :
Paris, le 17 juin 1895

(Un silence)

RE?BECCA (lentement) :

Paris, le 17 juin 1895

L”homme lit des yeux.

RE?BECCA :
Charles, on vient de m’apporter votre lettre, elle vient me confondre et multiplier mes doutes. J’e?tais re?solue a? mourir d”une passion forcene?e mais, trop since?re ma douleur se re?volte. Ici, mes bru?lures ouvertes se montrent, offertes au vent de la mer sale?e, elles ont tant de mal a? se refermer. Ce sont les blessures du pe?che?. Vous m’aimez ! Vous me l’e?crivez, Oh Charles ! Criez-le-moi encore, l’oce?an est fou ce matin et je vous sens aussi de?sespe?re?. Vos mots se serrent contre mon cœur, je vous sens, vous e?tes la? ! Notre amour vit toujours, et moi, qui dans ma course fugitive l’avais enterre?, mais…

Il ne faut pas Charles, vous e?tes a? une autre et dans la nature des choses, nous devons nous quitter. Mes souffrances sont dramatiques, d’ou? vient cette plaie divine Charles ? Je vous aime malgre? moi.
Rébecca

(Un silence)

L’HOMME intrigue? compulse quelques lettres en passant de l’une a? l’autre, lentement, sans rien dire, puis en retient une, repose les autres sur une petite table. Il sort la lettre de son enveloppe, la de?plie et machinalement…

L’HOMME :
Paris, le 10 juin 1895

(Un silence)

RE?BECCA :
Charles, je suis une incertitude, une passante insouciante. Vous e?tes un tourment et je ne sais aimer qu’en consumant nos deux a?mes. Vous avez tous les talents du monde, moi, je n’ai jamais eu celui du bonheur, mais seriez-vous le diable en personne pour me faire croire a? cet amour ? D’ailleurs de quel amour parlez-vous ?

De cette flamme que vous voulez ranimer avec une autre ou bien de cette envie irre?pressible de flatter votre personne ? L’habitude plaindrait-elle votre femme, Charles ? E?pargnez-moi, rendez-moi mes espoirs et mes illusions et de?sirez-moi toujours.

RE?BECCA

(Un silence)

L’homme intrigue?, compulse quelques lettres en passant de l’une a? l’autre lentement sans rien dire, il en retient une, la sort de l’enveloppe.

L’HOMME :
Paris, le 5 juin 1895

RE?BECCA :
Charles, j’ai de?vale? un escalier, enseveli mon passe? de?s notre e?treinte et mon corps impudique encore offert a? nos inde?cences se souvient sans le moindre remords ! Qu’avez-vous fait ? Qui m’a damne?e dans votre course ?

Ou? allons-nous dans cette tempe?te ? Je vous de?teste ! Je vous aime ! J’exe?cre tout ! Regardez- moi, vous suiviez une infide?le a? la recherche d’un amour ineffable, tanto?t sur le chemin de l’oubli tanto?t sur la route de l’opprobre. J’ai renie? mes principes, il a fallu reprendre ma promesse a? un fiance?, que j’ai re?pudie? pour m’embraser a? votre sourire. Il vous faut un peu plus gagner mes faveurs, vous pa?mer aux mane?ges de mes yeux ou? vous tourbillonnez sans cesse. Avant vous, je devais ma vertu a? quelque personne, avec vous, ma nai?vete? bafoue un mariage, et reve?t les outrages d’une liaison. Fuyez-moi, Charles…

Je vous en supplie, quittez-moi, tragique comme je suis, je vous ferais tomber. Il ne faut plus nous revoir. Je m’e?loigne de la capitale. Pardonnez-moi.
Rébecca

(Un silence)

L’homme intrigue? compulse quelques lettres en passant de l’une a? l’autre sans rien dire, il en retient une, la de?plie, la sort de son enveloppe.

(Musique)

RE?BECCA :
Paris, le 10 juillet 1895
Arthur Rimbaud ne cesse de cogner mon cœur contre le vo?tre, je le lis et me suspends au-dessus de son bateau ivre telle une colombe brise?e. Haute dans ses sphe?res, je me grise de voyages e?ternels et Satan, croyez-le est un ange ! Mes larmes pe?nitentes ont le gou?t du pe?che? immortel. Si cela continue le bleu de Me?thyle?ne ne vaincra pas l’he?morragie du rouge sang de la passion ? Je ne suis pas apothicaire, mais cette effusion de sentiments est un torrent, comment faire ? Dites-le moi Charles car je vous aime.

RE?BECCA

(Un silence)

Rébecca ferme les yeux.

RE?BECCA :
Paris, le 10 mars 1896
Me voila? de?munie de tout ! Me voila? de?faite de ma crinie?re e?be?ne, comme vous savez savamment la nommer ! De?noue?e, ma chevelure retombe sur mes e?paules comme un saule pleureur de perles rose?es.

Vos doigts se sont si longuement promene?s en ces alle?es de volupte?, qu’en ce trophe?e de ma fe?minite? subsiste un frisson qui ne s’arre?te pas.

Ma pudeur sortile?ge s’e?vertue a? se convertir toutes les fois, mais s’obstine, se de?tourne et vous e?pouse a? chaque fois. Charles, vous e?tes sorti de cette chambre, il y a dix minutes a? peine que de?ja?, j’invoque Cupidon et le supplie de de?cocher ses fle?ches. Mes le?vres vous sont encore offertes, votre corps affole? tremblant d’e?motions est un temple ou? je veux pleurer. Mon a?me silencieuse s’exalte aux de?sirs subtils de l’interdit. Pre?te a? vous succomber encore, je rattrape ces instants de folle liberte? pour les emprisonner ailleurs, a? l’abri des regards profanes. Nos yeux brouille?s de larmes font jaillir des plaisirs aux cent mille baisers. Je vous entends me dire : A? pre?sent je peux mourir, j’ai aime?. Vous e?tes mon amour de bien plus loin que le lointain. Rébecca

(Un silence)

L’homme e?mu, continue de compulser les lettres lentement, il s’arre?te sur une lettre.

RE?BECCA (de?sespe?re?e) :
Paris, le 18 septembre 1896
Charles, je suis de?posse?de?e de tout mon bien, de ma seule richesse. Ampute?e de moi-me?me, je me dresse contre une invasion de langueur et m’insurge envers une femme me?connaissable. Je m’e?tiole, mon sang ne trouve plus comment affluer dans mes veines, cette se?paration sera bre?ve, je le sais, mais elle vous conduit vers d’autres contre?es ou? je ne suis pas. Seuls les mots peuvent tromper nos e?mois, ceux la? me?me qui m’ont conduite vers vous. Ce sentiment violent m’est inconnu, il se profile au loin et s’enorgueillit d’un amour sacre?. Vous n’e?tes plus aupre?s de moi, la mer immense prend le large, elle aussi, et semble nous narguer.

Dieu ne m’a pas faite Pre?tresse d’Apollon, mais je vous confierai biento?t les oracles a? Corfou ou a? Delphes telle une pythie de l’ancienne Gre?ce et proclamerai sur les marches d’un temple : Charles et Rébecca vivront me?me sans lendemain. Nos voix ne peuvent se taire et chassent ce silence immonde. Mes yeux ne sont plus l’e?clair de votre flamme, mon regard est vide de vos pleurs. Je veux sentir votre cœur, gonfle?, esseule?, a? nu, la?, ou? vous e?greniez nos saisons, nous mimerons encore la convergence de nos sentiments. Je vous attends intacte a? nos baisers. Je vous aime.

RE?BECCA

L’homme est e?mu, il continue de compulser les lettres, il s’arre?te sur une lettre.

RE?BECCA (emporte?e) :
Paris, le 28 fe?vrier 1897
Charles, emmenez-moi vers l’impossible, c’est la?-bas ou? je veux vivre. Je ferme les yeux, vous me conduisez en ce paradis perdu ou? nos instants ne sont plus compte?s. Je marche sur une plage immense et blanche et vous aperc?ois au loin, vous pressez le pas, j’accours battant l’air de toutes mes forces et me retrouve, e?perdue, pendue a? votre cou. Nous tournoyons.

Rébecca ferme les yeux et re?ve. Un vent venu d”ailleurs flotte et fait danser sa robe.

L’HOMME :
D’aussi loin des contre?es de l’Eternel, le ciel conduira nos cheveux au vent et nos fronts de?nue?s des marques du temps de?tiendront la jeunesse e?ternelle. Nos jours supplanteront nos nuits vertigineuses avec la politesse de la nature. Vous e?tes mon paladin, je veux boire a? votre coupe et vous suivre. Je vous aime.
Rébecca

Rébecca se retourne et se dirige vers la bibliothe?que qui s”ouvre et se referme. L’homme e?mu, continue de compulser les lettres, en retient une.

Noir

Le rideau se le?ve, Maxime compulse les lettres, la bibliothe?que s’ouvre, Rébecca entre, elle porte une robe des anne?es 1910. Maxime lit.

MAXIME :
Paris, le 7 octobre 1910
Le?on Tolstoi? est mort, il a rejoint les hommes de la guerre et la paix e?tait une immense frontie?re. A? la gare d’Astapovo, il s’est e?teint. Quelle poe?sie de mourir ainsi comme Anna Kare?nine, son he?roi?ne, vagabonde elle aussi, absente de tous avec au ventre l’ivresse d’un train pour le dernier voyage.

Rébecca s’empare de l”e?chelle, grimpe tout en haut et parle dans le ciel.

REBECCA :
Du haut de son ciel, Tolstoi? me parle de vous. Charles e?crivez-moi des histoires infinies.

(Musique)

RE?BECCA :
Je veux des mots vainqueurs, sur les versants de l’autre co?te?, des contes d’une grande ve?racite? et du vocabulaire a? vos dictionnaires ouverts pour l’e?ternite?. Je vous veux vivant Charles.

Vos e?crits prolifiques je veux les toucher. Amoureux e?pris de la plus belle langue, faiseur de mots diaboliques, je vous de?sire romantique, intre?pide et myste?rieux. A? l’instar de Stendhal, vous bravez tous les esprits et tout comme Chateaubriand vos tournures sont insolentes. Vous imposez vos inversions outrecuidantes avec l’audace du ge?nie.

(Un silence)

RE?BECCA :
Surpassez-vous mon amour pour mon plus grand plaisir en donnant aux obstacles le moyen de faire jaillir toute musique. Entretenez une relation passionnelle avec l’amour, le no?tre ! Et arre?tez le temps. Notre fureur des mots gouverne tout et vous e?tes mon histoire de toujours. Votre corps sculpte dans la substance a? cœur e?perdu, j’en ressens toutes vos couleurs, je devine vos courbes d’expression et jalouse de vos harmonies, je poursuis votre fie?re allure. Vous m’entrai?nez au loin a? vos de?mesures, en moi votre style s’ancre a? jamais.

Voila? vos mains sur moi. Voila? votre marque. Empreinte de vous, ma me?moire s’exalte, vos traits d’archet me font danser. Mes ai?eux ne sont plus tre?s loin, je vois la mer morte dormir dans les plaines de Moab. Vos sonates m’enivrent, vos variations m’e?tourdissent, vos re?sonances lyriques m’appellent, alarme?e par vos urgences, je le?ve la te?te, votre plume bat son plein.

Fe?conde a? jamais, emplie de vous, j’accouche de vos livres, vous bercez nos enfants et nos noces livresques sont ce?le?bre?es a? Sparte comme des Dionysies. Vous e?tes mon virtuose des mots inscrits a? l’encre d’Asie et d’ailleurs.

Un me?tronome est pendu a? ma vie, ma main s’invite a? vous e?crire davantage, l’encre boit les pages avides, et moi tendue vers vous, insolente a? souhait, j’ai du panache a? votre langage. Je vous offre mon the?a?tre, Charles, donnez-moi vos deux bras, c’est une cathe?drale, une myste?rieuse voix avec laquelle vous pourrez re?veiller les Dieux. Voila? des archanges, voila? des cande?labres et des feux sur les planches. Voici des auteurs, des litte?rateurs, des poe?tes… Vous e?tes parmi tous ces prosateurs ! Je vous de?die une pie?ce, the?a?tre blason de mon a?me, vous trouverez dans ce sanctuaire une femme rive?e a? l’apothe?ose des secondes. C’est fait, vous triomphez !

RE?BECCA

Noir

L’homme est assis face a? son ordinateur, pensif, il le regarde, puis l’ouvre. Rébecca est face public, elle tient une lettre a? la main, elle la tourne et la retourne intrigue?e, elle la de?cachette.L’homme tape sur son clavier.

(Un silence)

L’HOMME :
Paris, le 20 novembre 2001
Che?re Rébecca, pardonnez l’intrusion de ma lettre clandestine qui se glisse entre vos mains, seul Dieu en est te?moin, mais votre pre?nom si glorieux me presse de vous e?crire.

Rébecca sourit.

(Musique)

L’HOMME :
J’ai tant de choses a? vous dire, je ne sais par ou? commencer, j’ai pre?s de moi les plus beaux yeux du monde ! Puissent-ils s’e?clairer a? chacun des battements de vos cils. Une gra?ce naturelle dispute votre charme mystique et clame vos splendeurs. Vos consonances amoureuses re?sonnent en moi, vos accents me hantent.

L’homme s’arre?te d’e?crire, pivote sur sa chaise. Il se le?ve, puis s’approche de la sce?ne. Rébecca et l’homme sont co?te a? co?te, face public, et regardent au loin.

L’HOMME :
Paris, le 20 novembre 2001
Une myste?rieuse pre?sence dans ma maison donne a? la richesse d’un moment, le hasard d’une rencontre, le brio d’une conversation et cette passion des mots qui m’enchai?ne a? vous sans pouvoir rien faire. Si le hasard interpre?te bien les choses, je rec?ois son message avec beaucoup de sagesse car l’e?clat de votre personne, le bruissement de vos lettres ont fait de moi un e?tourdi et, si toute mon admiration vous est voue?e pour toujours c’est que vous avez la majeste? des Epistolie?res intemporelles.

Quand pourrais-je voir le Mont des oliviers et descendre la valle?e de Ce?dron ? Faites-moi la faveur de trouver quelque part votre regard. Le jais de vos yeux et la vigueur de vos cheveux naissent a? la passion. Je veux contempler votre citadelle et m’enivrer de votre Je?rusalem.

Rébecca, Fille de Be?tuel, Massada couche?e depuis des mille?naires au soleil levant ressuscite dans ses falaises a? l’e?veil de votre voix. La te?te me tourne, j’entends les Israe?lites sonner les trompettes pre?s des remparts de Je?richo. Femme de Jude?e, acceptez de m’y conduire. Emportez- moi dans vos secrets.

L’HOMME (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Rébecca…

RE?BECCA (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Charles…

L’HOMME (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Rébecca…

RE?BECCA (tendant la main au loin) : Donnez-moi la main Charles…

L’homme revient sur son clavier, e?crit rapidement.

L’HOMME :
Donnez-moi la main Rébecca…

(Un silence)

L’homme pivote sur sa chaise, revient face public et re?ve…


L’E?pistolière a été lue en public en janvier 2017 au théâtre Promenade Playhouse de Santa Monica, en Californie (Etats-Unis)